« Il y a toujours une route. Les autres sont sur la plage ou la
place, à la foire ou au meeting, au cinéma ou… Ecarte-toi. Prends ce
sentier que personne n’emprunte. « Je vais me perdre ! » Te perdre où ?
Par rapport à quelle borne ? Arrête de dire des sottises. Dès que tu
seras engagé sur cette voie, c’est toi qui es la flèche et la direction.
Tu ne suis pas l’exemple. Tu es l’exemple. » Jean Cau, Le Chevalier
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4/03/2016
1/13/2016
Bande à part.

Les anarchistes de droite me semblent la contribution française la plus authentique et la plus talentueuse à une certaine rébellion insolente de l’esprit européen face à la “modernité”, autrement dit l’hypocrisie bourgeoise de gauche et de droite. Leur saint patron pourrait être Barbey d’Aurévilly (Les Diaboliques), à moins que ce ne soit Molière (Tartuffe). Caractéristique dominante : en politique, ils n’appartiennent jamais à la droite modérée et honnissent les politiciens défenseurs du portefeuille et de la morale. C’est pourquoi l’on rencontre dans leur cohorte indocile des écrivains que l’on pourrait dire de gauche, comme Marcel Aymé, ou qu’il serait impossible d’étiqueter, comme Jean Anouilh.
Ils ont en commun un talent railleur et un goût du panache dont témoignent Antoine Blondin (Monsieur Jadis), Roger Nimier (Le Hussard bleu), Jean Dutourd (Les Taxis de la Marne) ou Jean Cau (Croquis de mémoire). A la façon de Georges Bernanos, ils se sont souvent querellés avec leurs maîtres à penser. On les retrouve encore, hautains, farceurs et féroces, derrière la caméra de Georges Lautner (Les Tontons flingueurs ou Le Professionnel), avec les dialogues de Michel Audiard, qui est à lui seul un archétype.
Deux parmi ces anarchistes de la plume ont
dominé en leur temps le roman noir. Sous un régime d’épais conformisme,
ils firent de leurs romans sombres ou rigolards les ultimes refuges de
la liberté de penser. Ces deux-là ont été dans les années 1980 les pères
du nouveau polar français. On les a dit enfants de Mai 68. L’un par la
main gauche, l’autre par la main droite. Passant au crible le monde
hautement immoral dans lequel il leur fallait vivre, ils ont tiré à vue
sur les pantins et parfois même sur leur copains.
À quelques années de distances, tous les
deux sont nés un 19 décembre. L’un s’appelait Jean-Patrick Manchette. Il
avait commencé comme traducteur de polars américains. Pour l’état
civil, l’autre était Alain Fournier, un nom un peu difficile à porter
quand on veut faire carrière en littérature. Il choisit donc un
pseudonyme qui avait le mérite de la nouveauté : ADG. Ces initiales ne
voulaient strictement rien dire, mais elles étaient faciles à mémoriser.
En 1971, sans se connaître, Manchette et
son cadet ADG ont publié leur premier roman dans la Série Noire. Ce fut
comme une petite révolution. D’emblée, ils venaient de donner un
terrible coup de vieux à tout un pan du polar à la française. Fini les
truands corses et les durs de Pigalle. Fini le code de l’honneur à la
Gabin. Avec eux, le roman noir se projetait dans les tortueux méandres
de la nouvelle République. L’un traitait son affaire sur le mode
ténébreux, et l’autre dans un registre ironique. Impossible après eux
d’écrire comme avant. On dit qu’ils avaient pris des leçons chez
Chandler ou Hammett. Mais ils n’avaient surtout pas oublié de lire
Céline, Michel Audiard et peut-être aussi Paul Morand. Ecriture sèche,
efficace comme une rafale bien expédiée. Plus riche en trouvailles et en
calembours chez ADG, plus aride chez Manchette.
Né en 1942, mort en 1996, Jean-Patrick Manchette publia en 1971 L’affaire N’Gustro,
directement inspirée de l’affaire Ben Barka (opposant marocain enlevé
et liquidé en 1965 avec la complicité active du pouvoir et des basses
polices). Sa connaissance des milieux gauchistes de sa folle jeunesse
accoucha d’un tableau véridique et impitoyable. Féministes freudiennes
et nymphos, intellos débiles et militants paumés. Une galerie complète
des laissés pour compte de Mai 68, auxquels Manchette ajoutait quelques
portraits hilarants de révolutionnaires tropicaux. Le personnage le
moins antipathique était le tueur, ancien de l’OAS, qui se foutait
complètement des fantasmes de ses complices occasionnels. C’était un
cynique plutôt fréquentable, mais il n’était pas de taille face aux
grands requins qui tiraient les ficelles. Il fut donc dévoré. Ce
premier roman, comme tous ceux qu’écrivit Manchette, était d’un
pessimisme intégral. Il y démontait la mécanique du monde réel. Derrière
le décor, régnaient les trois divinités de l’époque : le fric, le sexe
et le pouvoir.
Au fil de ses propres polars, ADG montra
qu’il était lui aussi un auteur au parfum, appréciant les allusions
historiques musclées. Tour cela dans un style bien identifiable,
charpenté de calembours, écrivant “ouisquie” comme Jacques Perret,
l’auteur inoubliable et provisoirement oublié de Bande à part.
Si l’on ne devait lire d’ADG qu’un seul roman, ce serait Pour venger Pépère (Gallimard),
un petit chef d’œuvre. Sous une forme ramassée, la palette adégienne y
est la plus gouailleuse. Perfection en tout, scénario rond comme un œuf,
ironie décapante, brin de poésie légère, irrespect pour les “valeurs”
avariées d’une époque corrompue. L’histoire est celle d’une
magnifique vengeance qui a pour cadre la Touraine, patrie de l’auteur.
On y voit Maître Pascal Delcroix, jeune avocat costaud et désargenté, se
lancer dans une petite guerre téméraire contre les puissants barons de
la politique locale. Hormis sa belle inconscience, il a pour soutien un
copain nommé “Machin”, journaliste droitier d’origine russe,
passablement porté sur la bouteille, et “droit comme un tirebouchon”. On
s’initie au passage à la dégustation de quelques crus de Touraine, le
petit blanc clair et odorant de Montlouis, ou le Turquant coulant comme
velours.
Point de départ, l’assassinat fortuit du
grand-père de l’avocat. Un grand-père comme on voudrait tous en avoir,
ouvrier retraité et communiste à la mode de 1870, aimant le son du
clairon et plus encore la pêche au gardon. Fier et pas dégonflé avec çà,
ce qui lui vaut d’être tué par des malfrats dûment protégés. A partir
de là on entre dans le vif du sujet, c’est à dire dans le ventre puant
d’un système faisandé, face nocturne d’un pays jadis noble et galant,
dont une certaine Sophie, blonde et gracieuse jeunes fille, semble comme
le dernier jardin ensoleillé. Rien de lugubre pourtant, contrairement
aux romans de Manchettes. Au contraire, grâce à une insolence joyeuse et
un mépris libérateur.
Au lendemain de sa mort (1er novembre 2004), ADG fit un retour inattendu avec J’ai déjà donné,
roman salué par toute la critique. Héritier de quelques siècles de
gouaille gauloise, insolente et frondeuse, ADG avait planté entre-temps
dans la panse d’une république peu recommandable les banderilles les
plus jubilatoires de l’anarchisme de droite.
Dominique Venner, article paru dans Le Spectacle du Monde le décembre 2011.
1/05/2015
Pour le bourgeois
"Aristocrates et paysans acceptaient que leurs fils allassent à la
mort. Le bourgeois, lui, « planque » ses enfants car le courage ou
l’obéissance héroïque ne sont pas son lot. Pour l’aristocrate : « Si mon
fils est un lâche, mon nom est souillé ». Et pour le paysan : « Si je
ne défends pas ma terre, l’ennemi l’annexera ». Pour le bourgeois : « Si
mon fils est tué, qui héritera de mon or et qui prendra la succession
de mon commerce ?"
Jean Cau, Les écuries de l’Occident, La Table Ronde, 1973.
10/19/2014
Ah, que n’étais-je là avec mes Francs !
"Et toujours me ravira le mot de Clovis que Rémi, évêque de Reims, s’apprête doucement à convertir. Le rude barbare est docile et écoute la belle histoire que lui conte l’évêque. Décidément, il lui plaît ce Jésus si aimable, né du ciel et d’une vierge et faiseur de miracles. Le barbare s’attendrit. Rémi pousse plus avant son histoire et maintenant raconte d’une voix brisée l’arrestation et le martyre du dieu. On en est à la crucifixion. Les clous s’enfoncent dans les mains. Le roi est couvert d’épines. Alors Clovis n’y tient plus, se dresse en larmes et s’écrie comme un tonnerre : « Ah, évêque, que n’étais-je là avec mes Francs ! ». Foin de douceur, d’acceptation, de défaite et de martyre ! Un dieu, s’il est le mien, je le défends à grands coups d’épée et je mets ses bourreaux et ses ennemis en bouillie. « Que n’étais-je là avec mes Francs ! », voilà le mot sublime de l’Occident à la fois chrétien et barbare, bon et sauvage, soumis à son dieu mais terrible pour en défendre le trône."
Jean Cau
8/29/2014
La cause du peuple
"Plus tard, je rencontre Sartre, je deviens son secrétaire et me voilà engagé dans les sections de l’intelligentsia française et je découvre, non sans quelque stupeur, que tous ces intellectuels étaient d’origine bourgeoise mais adoraient et le peuple et la gauche. Tiens, me dis-je, quelle bonne surprise ! Ces gens n’ont jamais vu un ouvrier de leur vie, ils ont des domestiques et des bonnes mais ils sont de gauche. C’était parfait mais je considérais tout cela d’un œil assez critique et même assez narquois. Si bien que si j’ai été un intellectuel de gauche pendant ces années, j’ai été un intellectuel de gauche curieux, sceptique, en alerte et avec un énorme fond d’ironie.
Et puis, peu à peu, j’ai vu de quoi était fait cette espèce d’idéalisme. D’une énorme naïveté et plus encore au niveau des individus, de mes confrères intellectuels, romanciers, philosophes, etc., il s’agissait d’une liquidation de leur propre enfance et les explications de leur adhésion à la gauche auraient parfaitement eu leur place dans un manuel de freudisme à l’usage des populations sous-développées. C’était à qui liquiderait sa classe, sa famille, son passé dont il avait honte et qui lui pesaient. En bref, leur démarche était proprement névrotique et ils allaient au peuple plus par haine de leur classe, par haine de leur famille, par rejet de leur milieu d’origine que par une adhésion profonde, vraie, vivante. Ils allaient au peuple parce qu’ils n’en sortaient. Moi, pourquoi vouliez-vous que j’y allasse puisque j’en sortais et que je le connaissais ce peuple, et que je l’aimais et que j’en étais."
Jean Cau - in Vouloir, 1993
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