Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est Michel Déon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Michel Déon. Afficher tous les articles

12/29/2016

Requiem pour un Hussard éternel : Adieu Michel Déon


Derrière le tragique des trépas, se cache paradoxalement certains bienfaits: pendant quelques heures ou jours selon la publicité accordée, on évoque le talent, l’influence ou les raisonnances de ceux que les anges ont eu le mauvais gout de rappeler à leur cotés. La lumière médiatique se charge alors d’éclaircir, entre archives, témoignages et biographies, le passage ici-bas des tout frais défunts. C’est dans ce court interstice que vivants et morts, oublieux de cette fragile et dérisoire cloison qui les sépare, continuent de fleurir coude à coude. L’écrivain Michel Déon vient de nous quitter. Ce n’est que partie remise, tant il a de bonnes raisons de nous apparaître immortel. Réfractaire en habit vert, son oeuvre, toute entière colorée de délicieuses incertitudes et de plaisirs partagés, est inscrite pour continuer sa propagation d’enchantements. Sans doute l’ignoriez-vous, mais le parfum déonien continue d’aimanter des générations d’apprentis aventuriers, de lectrices avides de courtoisies chevaleresques, de rêveurs en quête d’un monde où rien n’est résolu… Une arche, ou tout au moins une famille d’âmes exigeantes, qui possède aujourd’hui quelques bonnes raisons de se sentir bruyamment orpheline. Eric Neuhoff, chef d’escadrille en déonie, l’avait trop bien perçu « les livres de Déon furent notre cour de récréation. Nous y avons appris à jouer, à vivre, à aimer. » Il est difficile, malaisé même, parlant de ces écrivains qui influent, de faire la part entre la dette et la légende, l’influence des ombres ou des lumières qu’ils ont su propager, mais pour tout le bonheur du monde, il ne faudrait jamais oublier ce jeune homme éternellement vert qui, après une odyssée de près d’un siècle vient d’être rappelé pour un déjeuner de soleil bien mérité avec le Dieu pâle.
Que de sentiers parcourus par Edouard Michel depuis sa naissance à Paris en 1919. Très tôt, on le souhaite mobile, il bivouaque, d’abord à Monaco, puis flottant à Nice. Il lit beaucoup, navigue non moins, accompagné de son père, conseiller à la cour du prince Louis II. C’est une enfance heureuse, du moins comme peut l’être celle d’un fils unique qui voit son modèle disparaitre pour ses 13 ans. « Nos plus ineffaçables chagrins sont d’enfance. Le reste de l’existence se passe à les défier ou à redresser des ruines. » Revenu à Paris, lycéen à Janson-de-Sailly, Edouard Michel, un moment tenté par le communisme, prend au lendemain des manifestations du 6 février 1934 sa carte de lycéen d’Action Française. Au delà des outrances de langage et des égarements conceptuels, ce mouvement offre une caisse de raisonnance au long cortège d’allégresses anarchiques de l’adolescent, elle lui tient lieu d’école, de rencontre et d’éveil. Michel Déon, nostalgique des grandeurs fanées, demeurera sa vie durant monarchiste. De coeur, de raison, ou par baroud d’honneur, sans doute considère t-il que c’est bien plus beau quand c’est inutile.

1939. L’abîme où nous menèrent les diplomaties de Versailles ne sauraient ébahir ceux qui, en lecteurs attentifs de Jacques Bainville, ont désespérément vu grossir l’hydre du ressentiment allemand. Déon n’est donc pas surpris, juste dépité d’avoir vu l’orage rugir et les Cassandres méprisées. Fantassin, il a vingt ans et ce qui lui reste de naïveté derrière lui. Il se bat dans les Ardennes, échappe de justesse à la captivité. Au contact de compatriotes de tous horizons confondus, il s’imprègne et muri. Cette fraternité des ruines lui garantira sa vie durant un puissant vivier créatif: « tout le temps où un écrivain voit les autres il cesse de regarder son nombril ». En novembre 1942, il rejoint Lyon, devient secrétaire de rédaction à L’Action Française auprès de Charles Maurras. Edouard Michel va chercher ses articles, reçoit ses conseils, lui sert de chauffeur, parfois d’oreille, et peu à peu le vieux maitre devient pour lui une sorte de père de substitution, même s’il sait notamment vis à vis de la question juive, s’en écarter; « il n’y a rien de tel pour respecter un homme que d’en connaître les faiblesses ». Encombrant héritage, mais Déon n’en a cure, il est et restera fidèle, en amitié comme en admiration. Ce qui continuera de lui valoir de tenaces a priori. Fuyant le journal saboté, il débarque à Paris quelques jours avant la Libération. Encore et toujours à rebours, il « aurait aimé participer à la joie générale, si basse fut-elle, mais quelque chose (le) retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions du en ce jour nous souvenir en silence. » Paris libéré, mais Brasillach fusillé, Drieu suicidé, Maurras enfermé. Par capillarité littéraire pris de justice, Déon se retrouve deux ans privé de carte de presse. Les bruits de la guerre venaient juste de s’éloigner, mais il avait gardé le goût de l’aventure. N’aspirant qu’à vivre sa jeunesse par la guerre envolée, Déon suit sa bonne étoile buissonnière, il voyage. Rien à voir avec l’errance de troupeaux contemporaine, sous ses semelles cette quête d’ailleurs reprend une allure qu’on aimerait seulement pouvoir encore imiter, peuplée de découvertes allaitantes et de mystères familiers. Sous noble patronage, sur les pas de Stendhal ou Larbaud, «parcourir le monde redevient une aventure heureuse, une manière de tenter de nouvelles chances.» L’écrivain Jacques Chardonne résumera quelques années plus tard la technique d’exploration déonienne: « Déon ne voyage pas comme nous ; il s’incruste. Esprit un peu lent, qui cherche ses propres sources. Il creuse. » Déon prend un peu d’air avant de se lancer dans la mêlée, il se bronze l’âme et virevolte déjà dans l’existence comme il écrit: à sa guise, peaufinant ce quelque chose que beaucoup ne tarderont pas à lui lui envier, cette zone obscure et féconde qu’on nomme communément l’art de vivre.
Entre-temps un grand souffle de bonne volonté a entrepris d’abreuver le pays: les lumières du Plan Marchall scintillent dans les coeurs, on quitte les abris pour les caves, on découvre le jazz, Jean Paul Sartre et son fatras conceptuel qu’on éleva au rang d’opium du peuple: l’existentialisme. La grande famille des Lettres su profiter de ces étourdissements. Prenant gout aux excommunications, elle se repris, par commodité et sous liste noire, à traiter les adversaires de fasciste. Déon comprend qu’au fond la guerre n’est pas finie; de la chaude à la froide, elle s’habillait désormais littérairement d’un label, le roman devait s’enticher d’engagement. À la veille des années cinquante de prometteuses étincelles de dissensus émergent en ordre dispersé, notamment une poignée de jeunes frondeurs qu’une légende tenace réunira sous les traits martiaux du hussard, avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin pour tête de gondole. L’histoire littéraire a offert une postérité à cette appellation, acceptons-le, profitons-en, d’autant qu’à bien y regarder, cette école de la désinvolture, auquel on ajoute rapidement Michel Déon (et quelques autres), n’est pas dénuée de fondations. Sans chef ni manifeste cet attelage partage quelques goûts communs, aussi simples, tenaces et essentiels que le rejet d’un supposé sens de l’Histoire, une fâcheuse tendance à ne pas se courber devant les conformismes, une bonne éducation dans le choix des tristesses, un certain appétit pour l’absolu sentimental, le lever de coude ou la religion de l’amitié. Cela paraît aujourd’hui bien banal, presque conforme. C’était pourtant déjà trop de libertés pour le zèle des maitres-censeurs qui réclamaient déjà la conjonction de la pensée et de l’écriture. Comme le mauvais bétail et les hors-la-loi, ces jeunes hommes pressés se retrouvèrent étiquetés: déviants, comprenez de droite. Malgré l’évangile en vigueur, le refus de troquer le plaisir contre le devoir maintiendrait cette réaction néo-classique à contre-courant. Roland Laudenbach pressentant « les frémissements d’une école de l’insolence », saisit la nécessité d’affuter les armes et de réunir les insolences. Contre la nausée et l’asphyxie des temps, il crée les éditions de la table ronde, « agréable refuge où régnait un climat d’improvisation ingénue ». Cette fratrie s’entiche, charge ou chahute, mais chacun vole de ses propres ailes.
Sans foi ni roi, Michel Déon, par simple plaisir de baguenauder sans chaine ni collier, continue de suivre l’inclinaison de sa curiosité. A son retour d’un voyage d’un an à travers les États-Unis, il revient au journalisme, tient la rubrique théâtrale d’Aspects de la France, chronique ses émerveillements pour la Gazette de Lausanne, Paris Match, Marie-Claire ou à la Parisienne, squatte l’appartement d’Antoine Blondin, brule quelques chandelles chez les limonadiers, devient conseiller littéraire aux éditions Plon, sympathise avec Coco Chanel, Marcel Aymé, André Fraigneau, Jean Cocteau ou Salvador Dali.. Au delà des coteries, Michel Déon commence surtout à publier quelques romans emprunts de banalités somptueuses, peuplés de chevaliers déchus et de frivolités profondes, tels que Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde (1956)… Remarqués, ils ne trouvent encore d’autre succès que d’estime, grappillant quelques prix et l’éloge de glorieux ainés en instance de décontamination. Conséquence d’une labeur qui tranche avec sa réputation nonchalante, les fresques de Déon prennent de l’ampleur, son ami Paul Morand le note : « sa palette s’est simplifiée, ses portraits se sont touchés de caractère, son trait a gagné en muscle, sans perdre de sa gaieté foncière ».
Tout ne saurait être rose, « Paris était plein de pièges pour les curieux, plein de réminiscences, de regrets, de désirs. » Des années de noctambulisme rigoureux ont rendues l’atmosphère de la capitale avilissante. Pour « fuir la nuit où l’on périt à petit feu », Déon choisi l’exil. Loin des transhumances saisonnières et des clubs Méditerranéen, il prend le large et s’y installe; le voyage devient pour lui une manière de s’enraciner. Déon se plait surtout dans les îles, ces « défis insensés lancés à la mer », et ses peuples où une « humanité en réduction s’y révèle sans masques ». LGrèce, l’Irlande et l’Académie Française deviendront ses « arches de Noé », ses refuges, en même temps que celui des dernières aristocraties: « Elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion.» Il n’est pas un voyageur comme on l’entend communément, plutôt un flâneur. Ce « nomade sédentaire » comme le surnomme Paul Morandne se contente pas d’observer le monde, il se l’approprie pour en faire l’objet d’une méditation, teintée de nostalgie bienveillante: il crée ni plus ni moins un style de vie qui se confond avec un style littéraire. « Il ne faut espérer trouver qu’un même éclairage: celui d’un écrivain qui aime les mots plus que les idées, la beauté des êtres plus que la beauté des choses, le coeur plus que de l’esprit. » Disponible aux élans qui mènent au bout des rêves, cet écrivain de l’immersion balade sa plume dans divers fugaces édens pour nous les restituer, la verve haletante et le rictus gorgé de complicité: « J’ai décidé depuis assez longtemps de vivre sur une planète dont je ne serai pas le lugubre croque-mort, mais l’amusé spectateur au cœur sensible ». Face au progrès qui a force de niveler rend tout indistinct, il glane ce qu’il reste au bon goût de lueurs et d’éclats, cueille les derniers éclats d’héroïsme dans les décadences, remue les cendres, tente de les arracher à la nature pour l’annexer à sa civilisation, la seule déontologie qui vaille, celle de ses livres.
« A une certaine époque, écrivait Blondin, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle même». Déon et ses camarades rompent avec leur vocation au désengagement:, ils soutiennent une cause perdue d’avance forcément, la défense de l’Algérie française. Refusant de porter le deuil d’une grandeur évanouie, Déon vadrouille quelques mois en Algérie, rédige reportages, articles et récits, ferraillant jusqu’à la fin de cette guerre qui n’ose dire son nom, contre les reniements et l’air constipé des gouvernants.« Le simple fait de voir ses craintes justifiées donne au moins la satisfaction d’avoir vu la débâcle arriver. » Face à ce morceau de France qui se détache, Déon et son quarteron de vagabonds célestes lèveront leur irrévérence pour mieux contempler l’agonie d’une France raccourcie. Cela finira de ternir leurs réputations et de détourner définitivement Michel Déon de l’hexagone et provisoirement du roman, il s’abstiendra dix ans. Choix judicieux; à mesure qu’il s’éloigne, le public le rejoint. Sa gloire littéraire débute réellement à la cinquantaine avec les poneys sauvages (prix interallié 1970), le taxi mauve (Grand prix du roman de l’Académie française 1973), ou le jeune homme vert (1975).

Sanctionnant une aisance qui parait germer d’elle même, les critiques l’affublèrent d’une nouvelle étiquette, celle de romancier du bonheur. Ce n’est pas tant que ce soit infamant, juste étrange, tant chez lui cet état parait inatteignable, et lorsque par chance il se laisse effleurer, c’est enivré de la pleine conscience du précaire. Déon sait retranscrire les heures de la vie où l’on se sent le mieux vivre, il rend l’agrément des minutes condamnées: des bribes d’allégresse, un espace de vérité ou quelques murmures irrévocables guident ses pas. Ardeur à vivre et renoncement, ses romans aboutissent souvent dans la triste lucidité de l’échec. En toute sphère, Déon a admis qu’on n’abuse pas sans risque de sa faculté de douter et qu’aucun paradis ne fait l’économie du désenchantement, il est un pessimiste heureux, un nostalgique enjoué dans la veine de ce qu’évoque Blaise Cendrars « pour être désespéré, il faut avoir beaucoup vécu et aimer encore le monde ».
De la flanelle au tweed, Déon s’est allégé, sans jamais s’asseoir, il s’est assagi. Marié, père de deux enfants, l’esprit irlandais a fini de le captiver; « ses songes féeriques, son extraordinaire faculté de s’évader de l’épuisante réalité, pour vivre de fantasmes ». Pour les nouveaux arrivants, sans attendre le purgatoire, il toilette ses oeuvres passées, les revisite: «par respect pour les lecteurs, je me devais de donner la meilleure copie possible. J’avais l’impression d’être un professeur corrigeant un jeune élève». Modeste ou ambitieux, le plaisir est ragaillardi. L’ancien presbytère de Tynagh d’où il rayonnait hier encore, lui permettent d’entretenir sa curiosité de galvanisantes perspectives. Convertissant peu à peu son handicap idéologique en atout esthétique, il publie des récits autobiographiques: Mes arches de Noé (1978) et Bagages pour Vancouver (1985), où plus que des confidences, il livre des aveux. Sans jamais délaisser le roman : Un  déjeuner  de  soleil (1981), Je vous écris d’Italie… (1984) La Montée du soir (1987) qui lui vaudront, entre autres, une reconnaissance définitive. Le président Mitterrand le remercie « vous n’aimez pas ma politique. J’aime vos livres ». Qu’on se rassure, ni l’âge ni les honneurs ne sauront domestiquer son indiscipline organisée.
Plutôt que de se risquer à cartographier l’ensemble et de ranger l’auteur sous les épithètes, l’usage commanderait plutôt de se cantonner à une analyse succincte des personnages. Jean-Marie Rouart le note, « les héroïnes de Déon ont toujours le même destin: faire rêver, donner l’illusion de se donner et faire souffrir. » ce constat d’amertumes successifs ne saurait rester sans conséquence. La recherche de ces créatures d’une beauté effrayante, presque spectrale, donc inaccessible entraine les héros sur les précipices d’une folie qui les tentent. Instables et inadaptés, coupables de « s’être aventuré à la légère sur un terrain mouvant », ils sont trop libres, purs et obstinés pour se satisfaire de l’injonction d’une existence lisse et prédéfinie. Pol Vandromme remarquait que dans l’oeuvre de Déon « le mystère du mal empoissonne l’aspiration au bonheur; l’énergie, sans s’illusionner sur son pouvoir, porte le défi comme une élégance ». Perdus dans les brumes mélancoliques du hasard, la trajectoire de ces personnages s’articule sans s’équilibrer dans un furieux galop, le lecteur est conduit mais les héros s’égarent. À travers les brèches du fatum, ils avancent, trébuchent, s’écorchent et se relèvent; avec l’illusion qu’ils prennent leur destinée en main. De cette fatalité jamais ils ne s’écartent, anarchistes par passion de l’ordre, ces dissidents sans projets préalables fuient, lézardent ou fanfaronnent, toujours en zigzags dans les méandres d’un univers pas foncièrement préposé à leurs déambulations.
On cède souvent à la tentation de chercher un auteur dans ses romans, il n’est pas nécessaire d’ici trop forcer le trait pour voir poindre entre l’oeuvre et l’existence de l’ex-dernier-hussard plus d’un brin d’harmonie. Déon riposte: « n’avons-nous pas, nous les funambules de l’imaginaire, le droit d’inventer à notre usage une vie privée, après en avoir tant prêté à d’autres qui ne nous en savent aucun gré ? » Comme souvent avec lui, on s’accorde: il a raison. Mousquetaire d’une espèce en voie avancée d’extinction, Déon a délivré plus que des injonctions ou des maximes, une éthique : « vivons dans les délicieuse incertitudes ». En nous offrant le récit de ses plénitudes, comme le tableau de ses désordres, son oeuvre continue sa généreuse entreprise d’ensoleillement des imaginaires. Au crépuscule d’une existence rompue aux effervescences, scrutant de son bureau la joyeuse agonie d’un monde qui à mesure de désagrégation, n’était depuis longtemps plus vraiment le sien, l’immortel peaufinait son épopée d’outres tombes: Port-Amen (2019?). Un testament dont la lecture ne devrait pas manquer de rappeler à nos pauvres consciences le plus terrifiant de ses aveux, un constat qui mijote dans les songes de ceux qui s’essoufflent de trop l’avoir trop constaté: « nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages ».

9/30/2015

Une période algide


J’ai froid, dit-elle. Froid à l’intérieur. Il y a un mot que j’aime bien et que je ne sais pas employer très justement, c’est le mot algide. Je crois que je passe par une période algide de ma vie. J’ai froid, terriblement froid. Ça ne s’explique pas. C’est peut-être le dégoût, c’est peut-être quelque chose de moins intelligent. Quelquefois, quand j’ai très froid comme ça, je bois des grogs, des punchs bouillants mais, en réalité, ça ne change rien. Je continue d’avoir froid à l’âme. À l’âme… voilà que je dis encore des gros mots. Il vaut mieux que je rentre. Ne bougez pas. Je n’ai que la rue à traverser. Restez tranquille. Chaque soir, il y a au moins deux ou trois filles qui viennent avec des types et qui s’ennuient. Vous pouvez en lever une. Bonsoir. 

Michel Déon — Les gens de la nuit

3/08/2015

Entretien avec Michel Déon.



Vous fêtez en beauté votre 90e anniversaire avec trois ouvrages, des Lettres de château, des extraits de votre journal et un imposant Cahier de l'Herne sobrement intitulé Déon. Un feu d'artifice, sans roman. Vous n'en écrirez plus ?
Je ne suis plus sûr d'avoir la même envie et peut-être les mêmes moyens de me lancer dans ce genre bien particulier, qui reste avant tout un refuge. Cela dit, j'ai commencé il y a quatre ou cinq ans une sorte de roman, intitulé "Port Amen", une réflexion sur ma vie, quelque chose de complètement imaginaire, mais tellement composé de choses vécues et d'êtres aimés ou fuis que cela a presque l'air d'une confession.

Quel est le propos de ces Lettres de château ?
C'est pour dire merci à mes auteurs de chevet et à mes peintres de prédilection. J'aurais pu l'intituler "Lettres de pain et beurre", comme on dit en anglais "Letters of bread and butter", celles que vous envoyez lorsque l'on vous a reçu

Pourquoi n'y rendez-vous hommage à aucun musicien, vous le mélomane qui avez écrit des livrets d'opéra ?
Je voulais parler de Satie, chacune de ses Gymnopédies est comme un vrai morceau de littérature, une histoire drôle, d'amour, de clowns ou de la rue. Sa musique me touche, me pénètre, telle une sonate de Schubert. Mais je me suis trouvé devant de grandes difficultés ; j'ai surtout craint son regard d'outre-tombe.

De même dites-vous qu'il est très difficile de parler de la peinture, domaine réservé aux critiques et aux experts...
En effet, on se trouve immédiatement confronté à des clans. Il y a de la haine dans ce milieu, presque plus que dans la littérature. Regardez le Poussin : certains le trouvent ennuyeux. Pour ma part, je pense qu'il peut sauver du désespoir. Et comme moi - lui vivait à Rome - il aimait d'autant mieux la France qu'il en était éloigné, qu'il fréquentait peu ses compatriotes. Chez lui, tout est vrai et tout semble inventé, comme dans les grandes tragédies classiques. Le Poussin, c'est Corneille, Racine. 

Toujours à propos de Poussin, vous notez : "Plus il avançait en âge, plus il s'affranchissait des conventions de son temps." Comme vous ?
Quand on a reçu une éducation assez stricte, ou bien on en sort révolté ou bien on roule sur les rails de sa famille. Moi, j'ai eu longtemps les admirations de mon père, puis je me suis révolté, doucement. Mon père, qui était Action française, est mort quand j'étais très jeune. Alors, par fidélité à son esprit, à son intelligence, j'ai perpétué son inclination. Notamment parce que sa bibliothèque était composée de livres ayant trait à la politique, à Renan, à Bainville, à Bergson. J'ai mis quelque temps à glisser des doutes dans cette pensée. 

Avant les doutes, il y a donc eu votre appartenance à l'Action française...
Oui, à 14 ans, avec mon copain François Périer, je me suis affilié, juste après le 6 février 1934, aux Lycéens d'Action française. Autant dire que nous ne pesions pas d'un grand poids sur le pouvoir. Après, j'ai été mobilisé, et libéré de l'armée seulement en 1942. Là, alors que je me retrouve sur le pavé à Lyon, je rencontre un ami étudiant, François Daudet, qui me propose une place de secrétaire de rédaction à L'Action française, repliée à Lyon avec Le Figaro, Le Temps, Paris-Soir. J'y ai écrit quelques articles littéraires, mais très peu. J'avais intitulé l'un d'eux "L'illisible Flaubert". Maurras m'a dit : "Si Léon Daudet était encore vivant, on ne pourrait pas publier cela." Il a changé le titre et l'a publié. 

Dans Les Poneys sauvages, vous écriviez : "Nous avons tous été les combattants et les dupes de quelque cause." Vous pensiez à votre engagement de l'époque ? 
Oui, à mon engagement pour la cause royaliste, ou plus exactement monarchiste. Je m'en suis éloigné, c'est regrettable, car maintenant on revient à la monarchie partout : en Corée du Nord, au Congo, en Egypte, en Libye, en Syrie, autant de dynasties ! Aux Etats-Unis, un Kennedy devient président dans la minute. Je continue à trouver l'idée de la monarchie charmante, tout en étant, bien sûr, très sceptique sur le succès de son retour en France. 

Dans vos Lettres, vous dites votre admiration pour Larbaud, Conrad, Giono, Toulet, Apollinaire, Stendhal, Morand. Font-ils partie de votre panthéon ?
Oui, ils ont nourri ma vie. J'ai vécu avec leurs oeuvres, qui m'ont aidé à déchiffrer des messages et quelquefois, comme La Chanson du mal-aimé, d'Apollinaire, lors de la débâcle, permis d'affronter des situations insupportables. 

En écho, dans le Cahier de l'Herne qui vous est consacré, des écrivains - Kundera, Blondin, Fraigneau, Jean d'Ormesson, Yasmina Reza, Emmanuel Carrère, etc. - font votre éloge. Comment avez-vous reçu ces hommages ?
C'est toujours délicat, mais, oui, j'ai accepté ce Cahier, modestement. Evidemment, en général, les auteurs ainsi honorés sont morts... Mais bon, ce genre d'ouvrages remonte le moral et excite un peu une agréable jalousie.

Vous tenez votre journal tous les jours ?
Non, quand je suis sur un livre, un article, je le laisse de côté, puis je le reprends, et cela depuis l'après-guerre. Il sera publié peut-être, mais après moi. C'est ma fille, Alice [directrice des éditions la Table ronde] qui s'en occupera. Pour ces extraits édités aujourd'hui par l'Herne, c'est le hasard qui a opéré. Cela m'ennuyait de me relire, alors j'ai employé la loi du couteau.

Le couteau semble être plutôt bien tombé. Au hasard de vos pérégrinations, dans les années 1940 et 1950, vous rencontrez Eva Peron, Mae West, Edwige Feuillère, Billy Wilder...
Oui, le monde était alors à portée de main. 

L'on suit aussi vos déménagements. Du Portugal à la Grèce, de la Grèce à l'Irlande.
C'est que les romans ont besoin de coups de fouet. A des moments, on doute, on est dans le désarroi - j'ai deux ou trois romans comme cela, en souffrance. Il faut partir, rebondir. Un jour, vous en avez marre du ciel bleu, de la mer chaude, de votre bateau et vous quittez la Grèce pour souffrir un peu. 

Vous n'êtes pas tendre avec Leprince-Ringuet, l'un de vos confrères de l'Académie française, l'"emmerdeur de service". Pourquoi ?
Je l'appelais Lecomte-Ringard. Il ne lisait rien et se mêlait de tout. C'est manquer de respect pour l'Académie et ne rien connaître à la littérature que d'imposer des auteurs sans intérêt. Ainsi, en 1983, une certaine Guignabodet a obtenu notre grand prix du roman - "Pour des raisons intimes", comme je l'écris dans mon journal. Elle était alors opposée à Emmanuel Carrère, vous vous rendez compte.

Pourquoi avez-vous souhaité être membre de l'Académie ?
Disons plutôt qui m'y a incité ? Jean Mistler, alors secrétaire perpétuel. Mon élection, en 1978, n'a pas été facile. Il est vrai que, tenant alors un feuilleton littéraire dans Le Journal du dimanche, j'avais écrit un article incendiaire sur Jean Guéhenno. Et puis je m'étais engueulé à mort avec Druon, qui, magnifique de générosité, a entraîné tous les gaullistes. Bref, j'ai récolté 13 croix (un record) et 15 voix pour. Cette élection m'a aussi posé quelques problèmes. Nous étions avec mes amis, Roland Laudenbach, Jean Mistler, contre les décorations. J'ai trahi la cause lorsque Giscard d'Estaing m'a nommé chevalier de la Légion d'honneur. Cela dit, je porte ma rosette de commandeur, qui permet d'avoir une bonne table chez Lipp et des passe-droits dans les avions, ça va plus vite. Enfin, pas l'avion [rires]. 

Vous avez déclaré ne pas rater une séance à l'Institut ; or vous parlez souvent de ses séances fastidieuses. Qu'en est-il ?
Le dictionnaire ne m'amuse pas beaucoup, je n'aime pas ergoter sur les mots. En revanche, je suis là quand il faut parler des prix, des bourses. Cela nous a permis d'encourager des Jean Rolin, Emmanuel Carrère, Valentine Goby, Vincent Delecroix. Mais attention ! le système peut être aussi catastrophique. Regardez le cinéma français, il est complètement assisté. La littérature n'en est pas loin, avec toutes les aides politiques et celles des diverses fondations.

Il vous arrive même de loger des auteurs, comme Houellebecq, dont le séjour dans votre propriété d'Irlande - un ancien presbytère transformé en haras - ne s'est pas très bien terminé...
On ne peut pas dire cela, mais, depuis son départ, je n'ai plus de nouvelles de lui, c'est vrai. Il est venu à deux reprises chez nous. La première juste avant de s'installer dans sa maison d'Irlande. Et la seconde, lorsqu'il s'est retrouvé seul, dans son domicile dévasté, après le départ de sa femme. Nous l'avons hébergé dans un petit appartement, au-dessus des écuries, une semaine, dix jours... Il a fini par partir avec ses trois valises et son chien. 

Nous rentrons dans la période des prix littéraires. Ont-ils une vertu ?
Je ne peux pas cracher dessus. D'abord parce que j'ai reçu le prix Interallié en 1970 pour Les Poneys sauvages, grâce notamment à Blondin, Guimard et un communiste. Puis j'appartiens aux jurys des prix Giono, Larbaud, Nimier. M'irritent les magouilles, les renvois d'ascenseur... Vous seriez étonnée de voir comme dans un jury personne ne lit. Voilà pourquoi j'ai présidé avec bonheur, pendant dix-sept ans, le prix Audiberti, créé à Antibes. J'avais accepté à une condition : il y a un jury, mais c'est moi qui décide du lauréat. Le maire avait trouvé une formule parfaite : "Michel Déon a beaucoup aimé les livres de M. Untel et le jury l'a approuvé à l'unanimité." [Rires.] On a ainsi primé Lawrence Durrell, Jacques Lacarrière, Pietro Citati, Oriana Fallaci, Arrabal, P. L. Fermor, Cossery... 

Par plaisir ou obligation, vous lisez donc nombre de romans français contemporains. Qu'en pensez-vous ?
Le roman français tourne en rond. Nous sortons avec difficulté de toutes les écoles qui se sont succédé depuis la Libération : l'existentialisme, le nouveau roman, Robbe-Grillet, que plus personne ne lit d'ailleurs... On écrit peu de vrais romans, qui racontent une histoire, comme Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, le dernier à m'avoir passionné. C'est un livre majeur, signé par un homme qui a une mécanique formidable dans la tête. Cette année, j'ai aimé le livre de Gwenaëlle Aubry, Personne, au Mercure de France. L'histoire déchirante et très bien écrite d'un juriste célèbre, qui a des moments d'absence et de vraie folie. J'ai aussi trouvé très beau celui d'Elisabeth Barillé, Heureux parmi les morts, un livre difficile à lire, mais brillant, dur, cruel, enchanté. Certes, je n'ai pas lu les 250 romans que j'ai reçus depuis le mois de juin - ce serait l'enfer - mais une bonne trentaine, ce qui est déjà beaucoup, notamment lorsque les ouvrages sont épais. Je dis d'ailleurs aux auteurs : "Vous vous rendez compte, je vous donne une semaine de ma vie, à mon âge !" Je les implore : "Ecrivez court." 

 Vous songez souvent à votre mort ?Non, pas spécialement. En fait, j'envisage très bien la mort, j'y pense avec une certaine exaltation. Mais je ne suis pas pressé. 

8/25/2014

Il n’est d’action que la guerre


 Que vous dire de Caulaincourt ? Chez ce fils de pipelette qui parle avec ravissement de son enfance dans la rue, des colonies de vacances, de la communale et de son premier engagement dans la Légion, il y a une noblesse que j’ai enviée, un sens populaire de l’honneur dur comme le fer. Je ne l’ai jamais vu bâcler un travail, perdre patience. C’est un ouvrier de la guerre, un ouvrier fier de son métier et de la conscience avec laquelle il le pratique. Il m’a assuré d’une chose que je refusais de croire par un vicieux détour de mon esprit petit-bourgeois: il n’est d’action que la guerre. »

Michel Déon, Les poneys sauvage

5/21/2014

Le Club Roger Nimier canal historique

"À côté d'autres manifestations, nous étions quatre à créer une sorte de club : Roger Nimier, Jacques Laurent, Michel Déon et moi."

Antoine Blondin